Le Mythe de Gaïa Index du Forum
Le Mythe de Gaïa
Saga fantastique pour la jeunesse
 
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Marjolaine
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MessagePosté le: Mar 1 Fév - 22:41 (2011)    Sujet du message: Premiers chapitres Répondre en citant

Prologue  
 
 

 Au tout premier commencement, l’espace était vacant. Certains mobiles gravitaient autour de l’astre lumineux isolé, nommé Soleil, mais cet emplacement spécial était libre. Les conditions de vie y seraient parfaites.
Elle avait trouvé l’endroit, ne lui manquait plus que l’instant propice. Sybis débutait le deuxième siècle de son apprentissage. Cette année, elle montait un grand projet, et espérait remporter la palme du mérite. Son professeur avait placé tous ses espoirs en ses capacités, et elle comptait bien lui faire honneur.
L’instant ne tarda pas à arriver. Certaines coïncidences, mêlées à de bonnes mesures, lui fournirent l’énergie qu’elle requérait. L’étincelle était déclenchée, ne manquait plus que l’épanchement de son talent.
Elle connaissait le schéma parfait. Sa planète natale était bien trop déchirée par les caprices des Quatre pour qu’elle ait l’absurde intention de se baser sur cet agencement. Non, elle procèderait différemment. Connaissant le caractère de chacun des Quatre, elle créerait une nouvelle formation.
Tout d’abord le plus ardent, au centre. Cerné de la Fine Réparatrice, son énergie serait canalisée, et son tempérament colérique serait apaisé par celui de la Terre, plus calme. Viendrait ensuite la Grande, la fière. Sa liberté lui plairait, et elle serait d’autant plus satisfaite qu’elle n’aurait pas à côtoyer le Feu. Puis viendrait le Brillant. De sa hauteur, il veillerait à la cohésion des quatre, et saurait tempérer les ardeurs de l’Eau.
 

La réalisation de ce projet dura de longs mois, pendant lesquels Sybis faillit perdre espoir. Chacune de ses lignes élémentaires était tendue à l’extrême vers sa création, tissant sans relâche les mailles des filaments nouvellement nés, pompant sans répit l’énergie dont elle disposait. Chaque jour, sa création prenait de l’ampleur. Pourtant, il lui semblait n’en jamais atteindre l’achèvement.
Lorsqu’enfin la création fut finalisée, elle se laissa tomber au sol, épuisée. Mais elle délaissa le repos tant mérité qui lui tendait les bras. Elle tenait à parcourir les terres qu’elle venait de créer. C’était sa planète, sa Terre, et la fierté qu’elle en retirait l’emplissait d’émotion.
Sous ses pieds, les lignes élémentaires de la Fine Réparatrice rencontrèrent celles de la créatrice, lui accordant une partielle régénération en contrepartie de ce qu’elle avait accompli.
En percevant la gratitude que lui vouait l’élément, Sybis sentit les larmes lui monter aux yeux. C’est alors qu’elle comprit qu’elle ne saurait l’abandonner.
 
Les complications survinrent quelques semaines après la création. Le Feu tentait une percée à travers la Terre. Cette dernière se tordait de douleur sous la pression mentale qu’il lui infligeait, et la planète tout entière en ressentit les effets. Sybis comprit tout de suite la raison du soulèvement de l’élément, et fut frappée par le désespoir.
Sur sa terre natale, les éléments se déchaînaient nuit et jour, sans cesse en conflit, et les habitants devaient chaque jour tenter de les apaiser, sous peine de subir les dégâts de leurs querelles. Elle pensait avoir évité les soucis en séparant les plus belliqueux, mais voilà que le Feu, à peine né, se lançait déjà à l’assaut de son contraire.
Sybis était épuisée. Elle put à peine raisonner l’élément, qui feignit de ne pas l’entendre. Elle se laissa choir d’accablement et n’eut d’autre choix que d’assister à la première confrontation.
Contre toute attente, celle-ci ne se déroula pas comme prévu. Ayant effectué une trouée dans la roche, le Feu hésita lorsqu’il parvint en surface. Sybis fut surprise par un tel comportement, tout à fait inhabituel pour cet élément. Elle tendit son esprit pour tenter de comprendre ce qui se produisait. Ce qu’elle découvrit alors la stupéfia. Cela ne pouvait être vrai, jamais encore on n’avait recensé de tels agissements.
La relation que l’Eau et le Feu entretenaient était purement conflictuelle, il ne pouvait en être autrement. Elle savait que la nature des éléments pouvait varier selon la manière dont les filaments étaient fabriqués, mais elle ne pensait pas que cela pût l’être à ce point…
Elle fut presque peinée lorsque le Feu s’étendit lentement vers les grandes étendues bleues qui baignaient la Terre. La Grande ne lui laissa aucune chance, refroidissant ses ardeurs de ses eaux tumultueuses. Dès lors, la colère éclata dans les deux camps, et le sol se mit à trembler.
Lorsque Sybis prit la décision de quitter provisoirement la planète, le Feu morcelait la terre, réduisant à néant les efforts qu’elle avait fournis.


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MessagePosté le: Mar 1 Fév - 22:41 (2011)    Sujet du message: Publicité

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Marjolaine
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Inscrit le: 18 Juin 2010
Messages: 97

MessagePosté le: Mar 1 Fév - 22:43 (2011)    Sujet du message: Chapitre 1 Répondre en citant

1 
 
 

Le soleil venait de disparaître derrière un épais nuage, dont la noirceur était des plus inquiétantes. Mais ce fait inhabituel ne sembla pas perturber la procession de sylviens qui cheminaient à travers la forêt, leurs chants cristallins emplissant les sous-bois.
Le prince allait en tête du cortège, magnifique dans sa tunique lamée blanche et or et son pantalon de soie claire. Derrière lui suivaient les dames de la noblesse, différenciées des autres femmes par leurs complexes robes blanches aux multiples plis, parées de longues plumes dorées et agrémentées de perles de nacre cousues sur le décolleté.
Venait ensuite l’ensemble du peuple sylvien, aux habits de parade moins sophistiqués mais pas moins soignés, dont les teintes tiraient légèrement sur le céladon et l’ocre. Ils marchaient deux par deux, les hommes à gauche, les femmes à droite, chacun tenant délicatement un jeune champignon phosphorescent dans le creux de sa paume.
William les escortait, en arrière de la procession. Son allure contrastait extrêmement au sein de ce rassemblement, son uniforme de garde usé et sali n’avait rien de comparable aux étoffes soyeuses et soignées du peuple de Lewilin. Sans compter son épaisse chevelure noire, qui le différenciait au premier coup d’œil de ses hôtes, qui préféraient arborer un crâne chauve. Malgré sa différence et sa présence impromptue, le jeune homme n’en tint pas rigueur et assista avec émerveillement à l’éveil de la forêt. Cette dernière semblait prendre vie au passage de ses habitants. D’étranges lucioles venaient voleter autour d’eux, éclairant les environs d’un pâle halo de lumière. Les feuilles semblaient frissonner, leur port se dressant fièrement vers les cieux. L’écorce des arbres paraissait gagner en épaisseur, et prenait une curieuse teinte argentée. Des sarments s’agitèrent avec volubilité sur leur passage, et se tendirent en direction de leur marche, comme pour leur emboîter le pas. William crut même sentir l’herbe frémir sous ses pieds.
Son émerveillement parvint à son comble lorsque la procession déboucha dans la clairière centrale de la forêt, où trônait l’immense arbre gardien. Sage, c’est ainsi qu’ils l’appelaient. Son diamètre était semblable à celui du palais, et sa taille n’avait de comparable que celle de sa sœur, qui poussait plus en amont de la rivière.
De petites créatures ailées aux couleurs vives, étrangement humanoïdes, peuplaient son tronc, et la concentration de lucioles y était accrue. Son écorce argentée reflétait les mille lumières qu’y projetaient les créatures, le faisant scintiller tel un joyau.
Malgré la fascination qu’éprouvait le jeune garde, il ne parvenait toujours pas à comprendre comment il était possible de vouer un culte à un arbre, bien qu’il fût conscient de l’importance des informations que celui-ci pouvait leur révéler.
Il jeta un regard furtif à Assana, postée à quelques pas de lui. La jeune sylvienne semblait aux anges, un sourire béat illuminait son visage. William retrouva cette même expression chez tous ceux présents autour de lui. Pour le peuple de la forêt, cette cérémonie était très attendue. Chaque année, l’arbre séculaire cédait un de ses secrets, et l’offrait à ceux qui lui vouaient tant d’admiration.
Les sylviens unirent leurs mains, formant ainsi plusieurs rondes autour de l’immense tronc. Lorsque William prit celles de ses voisins, et quand la boucle fut fermée, il sentit tout son être vibrer, comme traversé par un champ de force invisible. Le pouvoir… Il pouvait le sentir, il le possédait réellement. Cette sensation plongea le jeune garde dans la transe rituelle qui prenait tous les sylviens.
Bientôt, un chant différent de celui qui s’était fait entendre jusqu’ici s’éleva, comme un appel. Il se fit plus insistant, plus distinct. Le vieil arbre s’éveilla, et une douce lumière blanche enveloppa la clairière, rendant momentanément aveugles tous ceux qui s’y tenaient. William retint son souffle.
Les sylviens s’étaient tus. Un silence de mort s’abattit sur la forêt. Les oiseaux s’étaient arrêtés de chanter, le bruissement de l’eau s’était fait muet, et plus aucun homme ne bougeait.
Comme si le temps s’était arrêté, la forêt tout entière parut pétrifiée. Une onde de froid envahit William, et d’étranges voix résonnèrent dans son esprit, sans qu’il ne parvienne à en saisir le sens. Un grand frisson parcourut son corps, et fut transmis à ses voisins. Il eut le sentiment d’assister à un échange d’énergies faisant communier les corps, transformant le « nous » en « je » unique.
Puis la sensation cessa brusquement, et renvoya William à la réalité. La nature sortit de son sommeil, et le peuple sylvien parut s’éveiller d’un doux rêve qu’il était difficile de quitter.
Les mains se séparèrent, la magie de l’instant s’estompant progressivement. Les langues étaient toujours muettes, mais les regards en disaient long sur l’extase qui les habitait. Malgré l’évènement extraordinaire auquel il venait d’assister, William n’était pas certain d’avoir saisi toute l’importance de ce rassemblement.
Certains sylviens quittaient déjà la clairière, tandis que d’autres se regroupaient, partageant les impressions ressenties, d’abord avec retenue, puis avec ferveur. D’autres encore saluèrent leur prince, le remerciant pour le déroulement de cette cérémonie réussie.
Une main toucha doucement l’épaule du jeune garde. Assana l’avait rejoint, et arborait un sourire timide.
— C’était ma première cérémonie, murmura-t-elle. C’était incroyable… il a communiqué avec chacun de nous… Jamais je n’oublierai ça.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— La même chose qu’à toi. Chaque année, Sage délivre un message, un secret des temps passés. D’autres suivront, de moindre importance, mais celui-ci était le plus attendu. Je n’ai pas très bien compris pourquoi il nous a révélé une telle information, sans doute n’ai-je pas encore la sagesse nécessaire.
— Moi je ne suis pas sûr d’avoir compris un seul mot, quel était le message ?
— Oh…
Assana eut l’air déçu, et perdit soudainement de son entrain.
— Sans doute parce que tu n’es pas des nôtres, tu n’as pas le don de comprendre la Terre. J’aurais dû m’en douter, ici tu n’es qu’un étranger.
William s’empourpra.
— J’ai tout de même entendu des voix dans mon esprit, bien que je n’en aie pas saisi le sens. Je ne suis peut-être pas un sylvien, mais je possède le même pouvoir que vous ! Avec un peu de temps je parviendrai à le contrôler. Quel était le message de Sage ?
— Navrée, mais je ne peux pas te le révéler, répliqua la jeune fille en adoptant un air altier. Seuls ceux qui peuvent le comprendre sont dignes de le recevoir. Mon frère m’a rapporté votre discussion, il semble que ton peuple soit trop décadent pour saisir les subtilités du pouvoir. Cependant je veux bien croire que tu veuilles faire un effort. Si tu veux être appelé « ami » par mon peuple, participe au concours de cowgniac, et gagne. Tu auras alors tout mon respect, ainsi que celui des miens. Jusque là, tu continueras d’être considéré comme un humain insignifiant dénué de la moindre once de pouvoir !
Assana tourna les talons, laissant William figé de stupeur. Elle n’eut pas un regard pour lui. Le jeune garde la regarda partir avec un pincement au cœur et une pointe d’agacement. Ses propos tendaient sans cesse à le rabaisser, mais ils n’avaient jamais été si durs. Le jeune garde serra les poings, mais ne réagit pas. Sa blessure le faisait encore souffrir, nul besoin de la raviver dans une joute qu’il savait perdue d’avance. Malgré lui, il devait bien le reconnaître, les capacités physiques des sylviens étaient largement supérieures aux siennes. Paraître valeureux à leurs yeux était pour le moment hors de ses capacités.
 

* 
 
Gabrielle hésita. Elle avait d’abord pris l’inconnu pour une de ces ombres, mais son allure était différente. Pas de corps vaporeux ni d’appendices improbables, ce qui n’était pas sans la rassurer. Il portait une lourde cape noire, et une capuche masquait ses traits. De plus, des mains humaines sortaient des pans de ses manches. Il ne pouvait être un spectre. Mais qui était-il ? Pouvait-elle lui faire confiance ? S’il avait été dangereux, la Doyenne le lui aurait sûrement signalé… Quoique, étant donnés ses récents agissements, rien n’était moins sûr.
Elle contourna prudemment le rocher la séparant de l’inconnu, veillant précautionneusement à n’émettre aucun bruit. Mathieu ne l’avait pas aperçue, il s’adressait à l’homme en noir. Ce dernier tournait le dos à la jeune fille, et ne semblait pas encore avoir remarqué sa présence. Oubliant une fois de plus que sur Gaïa tout homme était censé être dénué de mauvaises intentions, elle décida de le considérer en ennemi. Si tel n’était pas le cas, elle pourrait toujours présenter ses excuses.
Gabrielle sauta sur l’occasion. Elle se leva d’un bond, et percuta l’inconnu de plein fouet, voulant l’éloigner de son ami. Mais sa cible la prit vitesse, et avant même qu’elle n’ait eu le temps de dégainer son épée, l’homme pivota brusquement, et attrapa son assaillante par le bras, la jetant violemment au sol. Cette réaction apprit à la jeune fille ce qu’elle désirait savoir : l’homme n’était pas de son côté.
Gabrielle percuta le sol sans trop comprendre comment elle y était arrivée. Ne perdant pas de temps, son épée brandie, elle réattaqua immédiatement, sans réfléchir. Sa lame s’enfonça dans le torse de l’homme, qui s’écroula à ses pieds.
La jeune fille se précipita auprès de son ami.
— Tout va bien ? lui demanda-t-elle.
— Mais qu’est-ce que tu as fait ! s’exclama le jeune homme. Qu’est-ce qui t’a pris ?
Gabrielle le regarda sans comprendre. Le bleu intense de ses yeux semblait exprimer du mécontentement, et une pointe de reproche. Elle venait de le sauver et c’est tout ce qu’il trouvait à dire ? Un toussotement détourna alors l’attention de la jeune fille, qui comprit avec horreur que l’homme n’était pas mort. Sur ses gardes, elle brandit son arme d’un geste menaçant, l’observant avec méfiance et incertitude tandis qu’il se relevait.
— C’en est assez jeune fille, lui dit-il en s’époussetant. On a suffisamment plaisanté.
Cette voix… Gabrielle la reconnut aussitôt, et resta figée de stupeur. Lorsque l’homme ôta sa capuche et que son visage fut entièrement visible, l’adolescente n’eut plus aucun doute.
— Vous…
Elle se mordit la lèvre. Ce qu’elle avait dû être ridicule…
— Oui, moi. J’étais venu pour vous aider, mais étant donnée la façon dont j’ai été accueilli, je me demande s’il ne vaudrait pas mieux que je m’en retourne.
Gabrielle prit un air penaud, et s’empressa de ranger son épée. Sous sa cape noire usée et salie, elle n’avait pas reconnu le passeur. Il paraissait avoir changé depuis leur dernière rencontre, de grands cernes bleus vieillissaient son visage plus que d’ordinaire, et ses yeux semblaient sortir de leurs orbites. Le vieil homme s’apparentait de plus en plus à un cadavre.
— Et il m’a guéri, s’ébaudit Mathieu, regarde !
Soulevant le bas de son tee-shirt, il dévoila la partie basse de son abdomen, où une peau lisse avait remplacée sa blessure de combat. Gabrielle y accorda une brève attention surprise, avant de courber la tête face au vieil homme tout en se passant une main embarrassée dans sa longue chevelure bouclée.
— Je suis désolée, je vous avais pris pour un ennemi, se justifia Gabrielle. Mathieu avait disparu et les derniers événements n’ont pas joué en notre faveur, alors naturellement j’ai cru qu’il était attaqué. Je vous ai blessé ?
— Je comprends, répliqua le passeur d’un air amusé. Ne te soucie pas de moi, mon corps est assez fort pour résister à cette piqûre de moustique. N’aie crainte jeune fille, vous serez bientôt dans un lieu de confort et de sécurité. Vous vous souvenez de la dernière fois ? Gardez les pieds bien au sol.
— Attendez, j’ai une question à vous poser ! s’exclama Gabrielle.
— Tu le feras de l’autre côté, nous devons quitter cet endroit, il devient de plus en plus exposé au danger.
— Vous ne disparaîtrez pas après nous avoir déposés ? s’enquit l’adolescente suspicieuse.
— Pas cette fois, j’ai à parler avec des confrères.
— Où nous emmenez-vous ? demanda Mathieu.
— En sécurité…
Les jeunes terriens ne purent en savoir plus, le processus de transfert commençait. Des étoiles se mirent à tournoyer dans l’obscurité, et ils furent à nouveau projetés dans le réseau céleste. Heureusement pour eux et pour leur estomac, le voyage fut plus court que la première fois.
Lorsque le paysage réapparut, la Prairie était toujours présente, et le passeur aussi, au soulagement non dissimulé de Gabrielle. Devant eux se dressait une muraille bien plus haute que celle de Yoji, devant mesurer près de trente mètres de hauteur. Contrairement à celle de la capitale, elle n’avait pas de porte et était faite d’un autre matériau, dont l’aspect le rapprochant du cristal possédait cependant une certaine opacité.
— C’est une ville ? demanda Mathieu, éberlué.
— A l’origine ce n’était qu’un lieu d’études où les jeunes développaient leur pouvoir, mais il s’est émancipé et à présent on peut dire que c’est une ville à part entière.
Le jeune homme s’approcha de la muraille, touchant la paroi scintillante du bout des doigts.
— Pourquoi une telle hauteur de mur ? s’étonna l’éclaireur. Personne n’aurait l’idée de passer par dessus…
— Cette muraille est la seule protection de la ville, mais je te l’accorde : ils ont vu grand…
— Comment on y entre ? demanda Gabrielle qui venait de s’apercevoir de l’absence de porte.
— Eh bien, normalement on se fait inviter, je ne comprends pas pourquoi cela met autant de temps, ils doivent avoir un problème dans leur système de détection.
Gabrielle observa le vieil homme à la dérobée. Malgré son visage impassible, elle put saisir sa contrariété. Imitant le passeur, elle porta son attention sur la paroi de la muraille, attendant une quelconque manifestation.
Celle-ci ne tarda pas. Un homme mafflu tout vêtu de rouge traversa la paroi comme si elle n’existait pas, et vint les accueillir chaleureusement. Il était légèrement enrobé, petit, et avait des cheveux noirs lustrés en arrière. Il présentait un sourire bienveillant, et se courba obséquieusement devant les deux adolescents pour les saluer. Il parlait d’une voix forte et avec un étrange accent. Gabrielle le trouva grotesque, ses bonnes manières sonnaient faux.
— Bienvenue à Guilhem, dit-il, j’espère que votre voyage n’a pas été trop mouvementé. Je suis ravi de vous accueillir en notre belle ville, et j’espère que le séjour vous sera profitable.
Puis il appliqua sa paume sur la muraille, leur enjoignant de passer les premiers.
— N’ayez crainte, vous traverserez la paroi sans vous en rendre compte, les rassura-t-il.
Gabrielle passa la première, et ferma les yeux au moment où elle s’enfonçait dans la matière sans nom qui constituait le mur. Elle ne sentit rien du tout.
L’instant d’après, elle avait pénétré dans Guilhem. La vision qu’elle en eut lui laissa le souffle coupé. Cette ville n’avait absolument rien de comparable avec la capitale. Gabrielle fut envahie par de suaves fragrances de fruits mûrs qui poussaient sur les arbres. Il y avait là toutes les variétés possibles, les plantations s’étendaient à perte de vue, donnant une palette de couleurs tout à fait irréelle au paysage. Au second plan, au milieu de tous ces arbres fruitiers, s’élevait une immense bâtisse, certainement plus grande que les murs de la ville. Comme une sorte de château, il y avait un bâtiment principal comportant bon nombre d’étages, et plusieurs tours agrémentaient l’édifice. Ce bâtiment présentait de magnifiques couleurs, à l’image de la nature environnante.
En arrière plan, une immense cascade surplombait la ville, se jetant du haut d’une paroi rocheuse plutôt escarpée. Mais ce qui impressionna le plus Gabrielle ne fut pas le paysage, mais les êtres qui le peuplaient. La jeune fille eut l’impression de s’être introduite dans un conte de fées. Une licorne passa juste à côté d’elle, poussant une sorte de hennissement de bienvenue. Gabrielle la suivit des yeux un instant, puis porta son attention sur un étrange oiseau que l’animal cornu venait de croiser.
Si Gabrielle avait dû lui donner un nom, elle aurait choisi autruche, du fait de sa haute taille. Mais il n’avait rien d’une l’autruche. Son corps recouvert d’un plumage roux était porté par trois pattes étrangement constituées. Mesurant près de quatre mètres, elles ressemblaient plus à des accordéons qu’à des pattes, Gabrielle dénombra au moins quatre points d’inflexion sur un seul membre.
Perchée sur un cou atrocement maigre, sa tête dodelinait à chacune de ses foulées. Lorsque l’animal s’approcha d’un peu plus près, la jeune fille constata avec horreur que ce n’était pas sa tête, mais un œil. Un unique œil qui scrutait attentivement le sol. Ecœurée, Gabrielle détourna la tête.
C’est alors qu’elle assista à un atterrissage de chevaux volants. Incrédule, elle en oublia immédiatement l’étrange oiseau. Les équidés continuèrent leur route au galop, s’éloignant de la jeune fille. Légèrement plus grands que les chevaux habituels, de différentes couleurs, ils ne possédaient pas d’aile, mais leurs queues étaient fournies de grandes plumes assorties à leur robe. La jeune fille se demanda s’il s’agissait de pégases, et voulut les approcher, émerveillée. Mais un cri strident la fit s’arrêter. Elle se boucha les oreilles pour ne plus entendre ce bruit à rompre les tympans, et leva les yeux vers la source de ce vacarme.
Dans le ciel, planant à la cime des arbres, un oiseau de feu passa au-dessus de Gabrielle. La jeune fille n’en crut pas ses yeux. Un oiseau de feu ? Le volatile décrivit un cercle, laissant à la terrienne le temps de confirmer sa vision. Elle n’avait pas rêvé, l’oiseau n’était pas recouvert de plumes, mais de flammes…
Il refit un cercle au-dessus des arbres, comme pour mieux se montrer aux nouveaux habitants. Gabrielle s’aperçut que Mathieu l’avait rejointe. Le jeune homme arborait un air ébahi, et Gabrielle se fit la réflexion que si elle-même présentait la même expression que lui, elle devait avoir l’air totalement stupide.
Un grondement sourd la fit soudain sursauter. Nul besoin de confirmer par le regard ce que son cœur lui clamait. Gabrielle reconnut leur rugissement immédiatement. Elle scruta attentivement le ciel afin d’apercevoir les créatures qu’elle chérissait par-dessus tout. Les dragons, bêtes de légendes de mauvaise réputation, dont tout le monde s’était accordé à dire qu’elles n’existaient pas, et qui finalement habitaient un monde parallèle.
Gabrielle fut déçue, car les dragons ne se montrèrent pas, et le rugissement s’éloigna. Derrière elle le passeur venait d’apparaître, accompagné de l’homme en rouge. Ce dernier semblait en colère.
— … pas à revenir ici, les autres suivront mon avis ! éructait-il.
— Il faut que nous parlions, c’est important… gronda le passeur. Plus tard, ajouta-t-il en apercevant les deux adolescents.
— Oui plus tard, reprit le petit homme.
Puis il s’approcha des deux jeunes gens, les prenant par les épaules, tout sourire. Gabrielle se retint de justesse de retirer sa main, horripilée par ce contact inamical et inopportun.
— Je suis navré d’avoir à vous annoncer cela, mais je dois vous laisser, Amys vous conduira lui-même, il connaît la ville.
Gabrielle nota le ton légèrement accusateur sur lequel il prononça ces derniers mots. Elle songea également que c’était la première fois qu’elle entendait le nom du passeur. Puis l’homme disparut dans la forêt d’arbres fruitiers, sans un regard.
— Qui est-il ? demanda Gabrielle lorsqu’il se fut éloigné. Il ne s’est même pas présenté…
Le vieil homme eut un rire moqueur.
— Je sais, il est tellement préoccupé par le paraître qu’il en oublie les bonnes manières. Cet imbécile se nomme Nexus, il est l’assistant d’un des grands maîtres. Son hypocrisie est sans borne et il est très tourné vers sa propre personne. Même la période d’initiation n’a rien pu faire pour lui. Venez, je suppose qu’il faut que vous alliez au temple, je vais vous accompagner. Cela aurait dû être sa tâche, mais je pense qu’il a préféré aller rapporter ma venue plutôt que de faire correctement son travail.
Le dénommé Amys se mit en chemin, guidant les deux amis.
— Le temple est juste à côté, c’est le gros bâtiment que vous apercevez au-dessus de la cime des arbres. Rien à voir avec le palais de la reine, n’est-ce pas ? Comme vous avez pu le voir, cette ville a bien plus d’intérêt que Yoji, vous assisterez ici à des phénomènes incroyables, et je vous souhaite d’en profiter un maximum.
— Je pensais que la majorité des créatures d’ici étaient originaires de la Terre, fit remarquer Gabrielle tout en suivant des yeux un troupeau de licornes qui déambulaient plus loin dans le sous-bois.
— Elles le sont toutes, acquiesça le passeur.
— Pourtant nous venons de croiser des chevaux volants, des licornes, un oiseau de feu, et j’ai même entendu un dragon…
— Tous ces animaux se trouvaient sur Terre, il y a bien longtemps. Mais ils ont été rapatriés ici pour cause d’extinction. Les terriens ont menacé beaucoup d’espèces, et beaucoup d’entre elles ont dû changer de planète pour leur préservation, alors prépare-toi à en rencontrer quelques unes qui te sont inconnues. Les chevaux volants, comme tu dis, sont des pégases. Ils sont quelque peu différents de la description qu’on en fait habituellement.
— Et l’animal avec de grandes pattes…
— Un zouk, poursuivit le passeur. Le grand oiseau que tu vois passer à droite ?
— Oui, c’est ça !
— C’est un zouk. Ces animaux sont très souvent utilisés pour traverser la ville, ils sont rapides et agiles.
— On peut monter dessus ?
— Bien sûr, les nombreuses articulations sur leurs pattes leur permettent de se baisser jusqu’au sol pour porter un passager. Et c’est bien plus confortable qu’un cheval !
— Et les gens d’ici ne montent pas les licornes, ou les pégases ? demanda Mathieu.
— Surtout pas, ils ne se laissent pas toucher, et encore moins monter. Les zouks nous conviennent parfaitement.
— Et pourquoi…
Gabrielle ne finit pas sa phrase. Un hurlement strident retentit, couvrant amplement sa voix. La jeune fille se boucha les oreilles en grimaçant. C’était le même cri qu’avait poussé l’oiseau de feu à leur arrivée. Elle leva la tête, et repéra le volatile qui les survolait. Ce dernier cessa de hurler en s’éloignant.
— Aïe ! Il casse les oreilles ! s’exclama Mathieu.
— C’est un elstar, expliqua le passeur. Cet oiseau est magnifique, mais il est très fragile, ses flammes ne brûlent presque pas et il n’est pas très leste, alors pour se protéger d’éventuels ennemis il pousse un cri en survolant chaque être vivant susceptible de lui nuire. Ce cri a une double utilité, il neutralise l’ennemi et alerte ses semblables.
— On comprend pourquoi il était en voie d’extinction… marmonna Mathieu.
— Le plus amusant est qu’il n’inflige ce cri qu’aux autres espèces, poursuivit Amys sans tenir compte de la remarque. Des études nous ont révélé que le hurlement n’est pas perçu de la même manière par ses congénères, il ressemble plutôt à un doux chant de rossignol. Ha, voilà la ruelle, elle marque la fin du verger. Vous entrez à présent dans la partie habitable de Guilhem.
Gabrielle scruta d’un regard curieux les premiers bâtiments qui apparurent en quittant le couvert des arbres. Ils avaient le même agencement qu’à la capitale, mais les couleurs d’ici n’étaient pas restreintes à celles des quatre éléments. Le jaune en particulier était assez prononcé.
— Vous n’aurez pas d’ennuis avec Nexus ? s’enquit subitement Gabrielle. Il semblait assez désappointé de vous voir ici.
— Je n’ai à recevoir d’ordres que d’une seule personne, et il n’est pas cette personne. Alors je te prie de croire que ses avertissements ne m’impressionnent guère.
— Pourquoi votre arrivée le dérange-t-elle autant ? Si je ne suis pas trop indiscrète…
— A vrai dire, si, tu l’es un peu. Aussi me contenterai-je de te répondre que j’ai enfreint quelques règles, et qu’à ses yeux rien ne justifie mon entrée à Guilhem.
Gabrielle n’insista pas, consciente de faire preuve de trop de curiosité. Devant eux, la ville apparaissait plus nettement. De part et d’autre de l’allée piétonne, les arbres fruitiers se faisaient plus rares, et d’autres allées venaient rejoindre celle qu’ils empruntaient, menant vers différents coins de la ville.
A quelques mètres se dressait l’imposant bâtiment, visible depuis les limites de la ville. Il paraissait encore plus impressionnant de près, tant il était grand.
— Voici le temple, je pense que vous devez vous arrêter ici dans un premier temps.
— Qu’y a-t-il dans ce temple ? s’enquit Mathieu en écarquillant les yeux face à une telle hauteur.
— C’est ici que logent les étudiants, et que se fait la restauration.
Le passeur jeta un coup d’œil furtif dans la direction opposée, avant de leur lancer un maigre sourire contrit.
— Bien ! Jeunes gens, je vous quitte ici, annonça le vieil homme, je vous souhaite un bon séjour. Une seule journée passée à Guilhem marque votre esprit à tout jamais.
— Que devons-nous faire ? s’enquit alors Gabrielle, légèrement angoissée à l’idée de se débrouiller seule dans une ville aussi vaste.
— Allez simplement au temple. Annoncez-vous à l’accueil, vous y serez pris en charge.
Alors qu’il s’éloignait, Gabrielle l’apostropha de nouveau.
— Attendez !
— Qu’y a-t-il ?
— J’ai une dernière question à vous poser.
— Je t’écoute…
— Est-ce vous qui nous avez aidés lors de notre affrontement avec les ombres ?
Le vieil homme parut surpris.
— Je ne savais pas que vous aviez été attaqués, non ce n’était pas moi. Je n’en aurais pas eu le droit de toute manière…
Il leur adressa un signe de la main et se détourna, s’enfonçant dans les rues de Guilhem. Gabrielle le regarda se détourner, les sourcils froncés. Elle était persuadée que c’était lui le responsable de leur sauvegarde. Mais si ce n’était pas le cas, alors qui ?
Elle suivit Mathieu jusqu’à l’entrée du temple, les yeux scrutant avidement les moindres détails de la bâtisse.
— Bien, lança soudain le jeune homme. Maintenant que nous sommes seuls, tu pourrais me raconter ce qui s’est passé dans la grotte ? J’ai finalement pu franchir l’ouverture, mais je n’ai jamais pu te rattraper.
— J’ai choisi le tunnel de droite, j’ai débouché dans une pièce éclairée. Tu as pris lequel ?
— Aucun, il n’y avait qu’un tunnel. A un moment j’ai eu l’impression de me faire recouvrir par un cocon, puis quand ça m’a relâché j’étais de nouveau à l’entrée. Pourquoi as-tu mis tant de temps à revenir ?
— J’ai rencontré la Doyenne…
Gabrielle se tut. Elle venait de pénétrer dans le temple et l’intérieur ne correspondait pas du tout à ce qu’elle s’était imaginé. La disposition de la salle lui faisait penser à un hall d’accueil d’un hôtel. C’était une salle circulaire comprenant plusieurs guichets à sa périphérie.
A plusieurs endroits Gabrielle aperçut des cages d’escaliers, et au centre de la pièce, un coin de repos, où était regroupée une dizaine de canapés. Quelques personnes y bavardaient par petits groupes.
— Je n’y crois pas ! Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?
— Hein ?
— La Doyenne ! De quoi avez-vous parlé ?
— Désirez-vous un renseignement ? demanda une jeune femme assise à un guichet.
— Je te raconterai tout à l’heure, quand nous serons seuls, murmura Gabrielle à Mathieu. Bonjour, reprit-elle à l’adresse de la réceptionniste, nous venons d’arriver.
— Soyez les bienvenus, enchaîna poliment la jeune femme. Les maîtres vont vous recevoir dans quelques instants. Désirez-vous des rafraîchissements pour patienter ?
— Volontiers.
La réceptionniste claqua aussitôt des doigts, faisant apparaître deux verres de boisson. Gabrielle la remercia, feignant de ne pas paraître impressionnée par ce tour. Les deux compagnons se servirent et allèrent s’asseoir sur le canapé le plus proche.
Des adolescents les regardèrent un instant avec un intérêt certain, avant de reprendre leurs conversations. Gabrielle remarqua que leurs habits n’étaient guère différents des leurs lorsqu’ils étaient arrivés sur Gaïa, leur apparence avait tout de l’authentique terrien. Une fille possédait même des mèches de cheveux plus claires dans sa chevelure châtain.
— C’est marrant, on dirait une boisson de chez nous, commenta Mathieu. Ils ont mis du sucre sur le rebord du verre.
— Il n’y a pas que ça qui me rappelle la Terre, renchérit Gabrielle, regarde la décoration, on se croirait dans un hôtel terrien. Et regarde tous ces gens, ils s’habillent comme des terriens. La fille là-bas a même des mèches blondes…
— Je dois admettre que si on fait abstraction du contexte, on pourrait se croire chez nous. Il ne manque plus que la musique…
 — Pour avoir autant de connaissance, remarqua Gabrielle, ils doivent forcément pouvoir communiquer avec la Terre.
Un sourire malicieux apparut sur les lèvres de la jeune fille, tandis qu’une idée venait effleurer son esprit.
— Je crois que nous pourrons rentrer chez nous finalement…


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Marjolaine
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MessagePosté le: Mar 1 Fév - 22:45 (2011)    Sujet du message: Chapitre 2 Répondre en citant

2 
 
 

Elian soupira, le corps courbaturé, et les nerfs à vif. Cela faisait plusieurs jours que l’ennemi ne s’était pas manifesté, et la tension montait parmi les créateurs. La créature savait parfaitement manier les sentiments des hommes à son avantage. La troupe craquait, certains devenaient fous d’angoisse, ne sachant pas quand serait la prochaine mise à mort. D’autres encore pleuraient dans leur sommeil, Elian pouvait les entendre chaque nuit.
Chaque jour qui passait, la pression montait. Plus le temps s’égrenait, plus la probabilité d’une attaque augmentait. Cob faisait son possible pour rasséréner les hommes, leur assurant qu’il les préviendrait lorsque la chose se mettrait en mouvement. Le seul moyen qu’avaient trouvé certains pour canaliser leur angoisse était de se confronter à l’épée.
Mais après quelques blessures malencontreuses, Cob fit cesser ces combats, les jugeant inutiles et éreintants. Elian, lui, avait une autre occupation. Sur les recommandations du vieux créateur, qui avait alors pris le commandement, il s’essayait à des exercices d’assouplissement de l’esprit. Après s’être entraîné à quitter et réintégrer son corps plusieurs fois de suite, une atroce migraine l’avait pris, et contre toute attente, de sérieuses courbatures avaient paralysé ses muscles.
En rage contre le vieux fou qui lui avait conseillé ces exercices futiles, il abandonna rapidement, malaxant avec une grimace ses muscles endoloris. Du moins c’était son intention initiale, mais ce tortionnaire de Cob ne lui en laissa pas l’occasion.
— Ce n’est pas sur le champ de bataille que tu devras te rendre compte que ce que je te demande est utile, le rabroua-t-il.
Elian eut une grimace de lassitude, prenant soin d’éviter le regard dur du vieux créateur. Parfois, il avait l’impression que Cob le traitait comme un enfant. Ce qui, étant données son inexpérience et la grande différence d’âge qui les séparait, était plus ou moins exact.
— Je ne récolte que des souffrances et ne vois pas en quoi cela me pourrait être utile contre cette chose, se renfrogna Elian.
— Lorsque tu sauras rendre ton esprit suffisamment indépendant de ton corps, alors tu le sauras, répliqua Cob, indifférent à la grimace de souffrance qui marquait le visage de son apprenti.
— Ce serait plus facile si vous me disiez quel est le but de tout ceci.
— Faux, cela ne changerait rien. Tu manques d’entraînement, il n’y a rien à ajouter.
— Et pourquoi n’allez-vous donc pas torturer les autres ? A quoi servirait-il de me rendre plus fort si je suis le seul à le devenir ?
— Oh mais ne t’en fais pas pour ça ! s’exclama le vieux créateur avec un sourire sadique, tu n’es pas le seul dans ce cas. J’ai fait un tour parmi eux, et beaucoup ont l’esprit suffisamment ouvert pour y parvenir. Je les ai déjà mis au travail.
Il porta un regard songeur sur les hommes et femmes qui reposaient autour d’eux, en apparence passifs, avant de reporter son attention sur le jeune créateur.
— Et je dois dire, ajouta-t-il en souriant, qu’ils se débrouillent nettement mieux que toi dans les exercices que je leur confie. Je te croyais le créateur le plus reconnu des villages maritimes, il faut croire que je me suis trompé… Peut-être es-tu trop jeune finalement. A moins que tu ne manques de conviction… Après tout c’est vrai, défendre sa patrie contre l’envahisseur n’est pas si important…
Elian fixa le vieux créateur d’un air assassin, tandis que celui-ci lui jetait un cruel regard en coin. Ainsi il voulait le faire passer pour un lâche et un poltron ? Certainement pas ! Il ne sera pas dit qu’Elian, dirigeant des villages maritimes, a préféré abandonner son peuple plutôt que de se battre.
— C’est bon, grommela-t-il, je vais continuer. Mais cessez donc de venir perturber ma concentration.
— Aucun problème, répliqua Cob, un sourire inquiétant aux lèvres. Mais sache qu’au moindre relâchement, je serai là pour t’encourager… 
 

                                          *
 

Gabrielle jeta un regard un coin à la jeune fille qui la dévisageait ostensiblement, à l’autre bout du hall. Cette dernière discutait avec deux adolescents de son âge, et prenait des poses aguicheuses, qui n’échappaient pas à la terrienne. Elle trouvait cette fille très grotesque, et se retint de justesse de la rejoindre, furieuse de la suffisance qu’elle affichait lorsqu’elle reportait son regard sur elle et ses habits crasseux. Gabrielle ne parvenait même pas à prêter attention aux propos de Mathieu, tant son esprit était accaparé par cette fille.
— Bonjour jeunes gens, veuillez me pardonner pour ce contretemps, quelques petits problèmes à régler…
Gabrielle se retourna avec soulagement, heureuse que l’on vienne enfin les chercher. L’homme qui venait de parler émergeait de la cage d’escaliers de gauche et leur adressait un sourire charmant. C’était un homme plutôt âgé aux courts cheveux blancs, ne présentant cependant aucune ride. Ses yeux noirs semblaient perdus au fond de deux cavités creusées par l’âge et la fatigue. Il portait un ensemble composé d’une cape de velours bleue, recouvrant une tunique blanche et un pantalon de toile de la même couleur. De délicates broderies turquoise rappelaient le bleu de ses yeux. Il fit le tour du canapé et serra la main des deux adolescents, qui s’étaient levés à son approche.
— Oh, je vois que vous avez goûté à nos jus de pêche, remarqua le vieil homme avec un sourire malicieux, vous aimez ?
Gabrielle et Mathieu acquiescèrent, un peu étonnés par cette question. Ils avaient imaginé un grand maître plus formaliste, plus réservé. Ce n’était visiblement pas le cas.
— Je me présente, je suis le maître Olaste, un des quatre professeurs de cette école. Vous devez être Gabrielle et Mathieu. Merveilleux ! Cela fait longtemps que nous attendons votre venue. Suivez-moi, nous allons tout vous expliquer.
Malgré elle, Gabrielle se fit la réflexion que s’ils étaient réellement attendus, ils n’auraient pas eu à patienter autant de temps. Ne cessant de sourire, maître Olaste les conduisit vers l’escalier.
— Je suis navré, nous devions installer les ascenseurs il y a déjà deux semaines, mais cela ne s’est pas encore fait. Il n’y avait pas le personnel requis… Enfin, il n’y a que deux étages, vous vous en remettrez.
— Vous semblez être très au courant de ce qui se fait sur Terre, remarqua Gabrielle. Le style du bâtiment est très ressemblant à ceux que l’on trouve sur notre planète, et j’ai remarqué que les jeunes d’ici adoptaient la même apparence que les terriens de notre âge.
— En effet, nous copions les terriens. Je trouve qu’ils ont beaucoup de goût et des idées fantastiques. L’ascenseur est une grande invention, il serait très utile ici, nous avons vingt-sept étages…
— Comment vous tenez-vous au courant des progrès terriens ? interrogea Mathieu, le regard baissé sur les marches, qui lui semblaient plus petites qu’à l’ordinaire.
— Nous avons un portail qui donne sur la Terre. Nous ne pouvons le traverser mais nous voyons tout ce qui se passe de l’autre côté, sur tous les endroits possibles du globe.
Malgré lui, le vieux créateur venait de répondre à la question qui allait suivre. Ce n’était pas ainsi qu’ils rentreraient chez eux. Déçue mais pas moins désespérée, Gabrielle continua de s’intéresser aux propos du maître.
— Et comment comptez-vous installer des ascenseurs ? questionna-t-elle. Vous avez l’électricité ?
— Non, cette énergie là est bien trop polluante pour la nature. Nous avons un avantage que les terriens n’ont pas : le pouvoir. Il suffirait de positionner quelqu’un de qualifié pour faire descendre et monter la cage d’ascenseur à sa guise. Le problème c’est que nous n’avons trouvé personne suffisamment fort pour assumer ce poste. Le niveau de nos élèves a quelque peu chuté ces dernières années…
— Comment se déroulent les études ici ? s’enquit Gabrielle.
Bien qu’elle ait été bonne élève au lycée, elle n’avait jamais vraiment aimé le système d’apprentissage. Elle était curieuse de savoir comment se débrouillaient les professeurs de Gaïa.
— Je t’expliquerai tout à l’heure. Nous sommes arrivés, déclara le maître en parvenant sur le pallier du deuxième étage. Mon bureau est au fond du couloir.
Maître Olaste parcourut l’allée d’une foulée rapide, les deux adolescents sur ses talons, et les fit entrer dans la pièce. Une fois à l’intérieur, il referma la lourde porte derrière eux. Son bureau n’avait, à priori, rien d’extraordinaire. Il y avait une table sur laquelle était empilé un amas d’objets en désordre, une armoire tout aussi remplie, et plusieurs fauteuils étaient disposés autour de la table, de tailles et de couleurs diverses.
Trois hommes y étant déjà assis se levèrent pour saluer les nouveaux venus. Tous avaient les cheveux blancs, plus courts que ceux de maître Olaste, et semblaient avoir le même âge que celui-ci. Ils portaient le même ensemble que lui, bien que les tons différaient. L’un était vêtu de blanc, un autre de rouge, et le dernier de brun.
— Je vous présente les trois autres professeurs de Guilhem, annonça maître Olaste. Voici maître Ersène, maître Félimon, et maître Térastène. Je vous en prie, asseyez-vous.
Les deux adolescents prirent un fauteuil, qu’ils positionnèrent en face des quatre maîtres.
— La reine Mélissa nous avait prévenus que vous vous étiez enfuis, c’est heureux que nous ayons finalement pu vous retrouver, commenta maître Ersène. J’espère que votre voyage jusqu’ici n’a pas été trop mouvementé…
— Nous avons eu des problèmes avec les émissaires de l’anomalie, et aussi avec les esprits dans le désert… expliqua Mathieu d’une voix basse. Nous y avons perdu notre amie.
Gabrielle se mordit la lèvre, coupable à l’idée qu’elle était encore la seule à connaître la vérité au sujet de Natacha. Elle n’avait pas eu le temps de prévenir Mathieu, et ce dernier avait pris soin, depuis la chute de leur amie, de camoufler sa peine derrière un masque d’entrain et de bonne humeur. Comme une égoïste, elle avait oublié ce qu’il pouvait ressentir. Ce ne fut qu’à cet instant qu’elle se rendit compte de la profondeur de sa souffrance et se promit d’y remédier dès qu’elle sortirait de ce bureau.
— Je suis désolé, annonça maître Ersène sans se donner la peine de le paraître réellement. C’est une perte… regrettable. Croyez bien que nous partageons votre douleur…
— Mélissa vous a demandé de nous ramener à la capitale ? s’enquit Gabrielle en songeant qu’ils avaient peut-être fait tout ce chemin pour rien.
— Non, rassurez-vous, enchaîna le professeur Térastène. Votre période d’initiation n’est pas achevée mais nous pourrons faire une petite entorse au règlement, à condition de ne pas le crier sur tous les toits, cela va de soi. La reine a des problèmes bien plus importants en ce moment que celui d’une simple fugue d’adolescents. Vous resterez ici, à Guilhem, ce sera plus sûr. Vous y recevrez l’enseignement des créateurs, si vous le voulez bien.
Gabrielle et Mathieu se concertèrent du regard, avant d’acquiescer. La jeune fille culpabilisa de nouveau en contemplant la tristesse dans le bleu de ses yeux, et détourna rapidement la tête en feignant de ne pas paraître mal à l’aise.
— Guilhem est une ville d’études, commença maître Olaste, chaque année des élèves nous sont envoyés de tous les coins du royaume pour suivre notre enseignement. Tout dans cette ville et ses alentours est prévu pour vous apprendre de manière pratique et ludique comment exercer votre pouvoir. Nous quatre professeurs nous chargeons de la théorie par des cours collectifs à thème, ou bien, plus rarement, lors de cours particuliers.
Il marqua une pause, s’assurant ainsi que les deux adolescents assimilaient correctement ce qu’il disait.
— Le programme se déroule en deux parties, poursuivit-il, cela commence par un stage de découverte, puis lorsque nous jugeons nos élèves prêts, nous leur enseignons les connaissances supplémentaires pour maîtriser parfaitement tous les aspects du pouvoir.
Il marqua une nouvelle pause, et échangea un regard embarrassé avec ses confrères.
— Combien de temps dure la formation ? intervint Gabrielle.
— Des années, nous préconisons généralement une formation lente et approfondie. Cependant…
— Cependant, coupa maître Ersène, la situation actuelle exige une approche plus rapide.
Il jeta nerveusement un coup d’œil au professeur Olaste avant de continuer.
— Comme vous le savez, notre planète est menacée, et nous manquons de forces pour la défendre. Etant terriens de naissance, votre pouvoir aura tendance à se développer plus vite que n’importe quel autre.
— Attendez, vous insinuez que…
— Pour en venir au fait, reprit maître Félimon, plus direct, nous attendons beaucoup de votre contribution. Les terriens sont des alliés précieux dans cette guerre. Nous vous fournirons tout le soutien nécessaire au développement de votre don, afin que vous nous aidiez en retour.
— Vous comptez nous envoyer au front ? s’enquit Mathieu, éberlué.
— Pas dans l’immédiat, reprit l’homme en rouge, se croyant rassurant, mais le temps presse, et votre intervention est plus que nécessaire. Le mieux serait de ne pas traîner.
— Mais nous ne savons rien ! s’exclama Mathieu. Moi-même n’ai jamais fait montre du moindre pouvoir, et Gabrielle n’a certainement pas le niveau, ni l’expérience, pour combattre ces choses !
— J’en suis conscient, et c’est pourquoi vous subirez un entraînement assidu chaque jour à partir de demain, reprit maître Félimon.
Maître Olaste leva la main, et la posa calmement sur l’épaule de son confrère.
— Mon ami, tu es trop dur.
Il se leva et parcourut la pièce d’un pas lent, les mains croisées derrière le dos.
— Je sais pertinemment que nous vous en demandons trop, reprit-il d’une voix triste. Vous n’êtes encore que des enfants. Mais des enfants qui, nous le pensons, peuvent faire pencher la balance. Vous possédez un grand potentiel, que nous devons exploiter. Nous ferons notre possible pour vous escorter dans cette épreuve. Je vous en conjure, prêtez-nous votre force.
Gabrielle lut une profonde détresse dans son regard et le trouva pitoyable. Comment d’aussi grands maîtres pouvaient tomber aussi bas et supplier deux adolescents de participer à la guerre ? Comme si leur simple contribution pouvait être déterminante… Elle se retint de demander pourquoi ils n’allaient pas se battre eux-mêmes, sentant qu’elle frôlerait l’insolence.
— Nous ferons ce que nous pourrons, lâcha-t-elle d’une voix neutre, mais je crains que vous ne vous trompiez sur notre compte.
Pour la deuxième fois depuis son arrivée sur cette planète elle eut le sentiment que quelqu’un d’autre parlait par sa bouche, et prenait les décisions importantes à sa place. Certes, elle voulait se battre, se venger de ce que Naro leur avait fait subir, éjecter cette boule de rage qui ne demandait qu’à imploser à l’intérieur de son corps. Mais aller au front, côtoyer la mort nuit et jour, ne pas savoir quand elle frapperait, tout en sachant que le combat était inégal, cela relevait de la mission suicide, et une telle situation de faiblesse effrayait Gabrielle.
Elle ne revint cependant pas sur sa décision, et fut surprise de constater qu’à ses côtés, Mathieu acquiesçait silencieusement, suivant son avis. Le visage fermé, il ne laissa filtrer aucune émotion.
— Je vous remercie. Nous tâcherons de vous fournir le meilleur enseignement possible, reprit maître Olaste.
Il échangea un regard interrogateur avec ses confrères, ses mains portées en coupe devant lui. Visiblement, il semblait attendre une intervention. Maître Ersène prit la parole, les sourcils froncés.
— Vous devez être fatigués. Je vous prie d’excuser nos manières frustes, mais nous devions nous assurer de votre soutien. Maintenant que c’est fait, nous vous en remercions. Tout au long de votre séjour à Guilhem, une chambre individuelle vous sera prêtée. Nous vous laissons prendre possession de vos appartements et découvrir un peu les alentours du temple. Dès demain, nous commencerons les cours. Le repas sera servi sous forme de buffet, et vous pourrez vous restaurer à n’importe quelle heure de la journée ou de la nuit. A présent allez, nous ne vous importunerons plus pour aujourd’hui.
L’entretien fini, tous se levèrent, et reconduisirent les adolescents éberlués à la porte.
— Oh ! Attendez ! s’écria maître Olaste alors que Gabrielle passait le seuil, j’allais oublier… voici vos numéros de chambre, la sept mille six cent quarante-cinq pour toi, Gabrielle, et la deux mille huit cent soixante-sept pour toi, Mathieu. Si vous ne trouvez pas, demandez à la réception.
Sur ce, il referma la porte, laissant les deux adolescents sur le palier. Gabrielle et Mathieu se regardèrent, abasourdis. Alors c’était ça, l’accueil des grands maîtres… La jeune fille espérait que leur enseignement était réellement aussi légendaire qu’on le prétendait, sans quoi elle ne tarderait pas à leur faire part de son mécontentement. Mais pour qui se prenaient-ils, pour décider à sa place de son avenir ? Il était hors de question que ces professeurs l’envoient se battre. Elle avait dit qu’elle ferait ce qu’elle pourrait, pas qu’elle irait se battre.
— Je ne recommanderais pas cet hôtel dans le guide touristique, marmonna Mathieu. L’accueil laisse à désirer. Je n’en reviens pas ! La guerre est inévitable, je le sais bien, mais nous le demander de cette façon… C’est donc tout ce que nous sommes pour eux, de la chair à canon ?
— Tu as donné ton accord, fit remarquer Gabrielle, tout comme moi d’ailleurs… Je ne sais vraiment pas ce qui m’a pris, je fais tout de travers en ce moment !
— Je suis ton éclaireur, énonça simplement Mathieu. Où tu vas je vais.
Gabrielle ne sut comment déchiffrer le regard d’une rare intensité qu’il lui lança, et s’en détourna, troublée.
— Mouais, je ne sais pas si tu fais bien. Encore une fois je me demande si je n’aurais pas dû tourner sept fois ma langue… Bref, ils auraient tout de même pu être plus subtils, cette première entrevue les a fait baisser dans mon estime... Je suis vraiment fatiguée, je n’ai pas envie de me prendre la tête avec ça pour le moment. Et je n’ai pas non plus envie de parcourir les vingt-sept étages. Je te propose de retourner dans le hall d’entrée demander notre itinéraire.
— Entièrement d’accord. Bon, l’escalier que nous avons emprunté est là.
— Tu es sûr ? Ce n’était pas celui au bout du couloir ?
— Non, il était avant le tournant, assura l’éclaireur, c’est celui-là.
— Je suppose que c’est toi qui a raison, soupira Gabrielle.
— Pendant qu’on descend, tu pourrais peut-être enfin me raconter ce que tu as appris de la Doyenne, plutôt que de me laisser mariner.
Gabrielle resta un moment paralysée, avant d’afficher un sourire éblouissant, pensant à la bonne nouvelle qu’elle allait annoncer à Mathieu. Elle commença son récit en atteignant les marches.
 

                                          *
 

Les quatre maîtres se tinrent un moment immobiles devant l’homme qui venait d’entrer dans la pièce en leur jetant un regard assassin. Ce dernier tourna le verrou de la porte, afin de s’assurer que personne ne viendrait les déranger.
Olaste osa enfin prendre la parole.
— Je t’en prie, prends un siège. Fais comme chez toi.
— Chez moi, ce n’est certainement pas ici, répliqua l’homme en croisant les bras. Pour une fois ce mielleux de Nexus a raison. Les ordres étaient clairs…
— Oh je t’en prie Amys, cesse cette comédie ! s’exclama Félimon en lui attrapant le bras et le forçant à s’asseoir. Tu le sais aussi bien que nous, la situation l’imposait. Tu ne serais pas venu, autrement. Et laisse parler Nexus, il ne sait rien, tout est hors de sa compréhension.
— Si jamais elle l’apprend…
— Mais elle est déjà au courant, et elle ne fera rien, comme depuis un bon moment ! Prends un peu conscience de la situation, ou nous sommes perdus.
— Cesse de m’interrompre sans cesse ! s’énerva Amys. Je sais très bien ce qui nous attend. Je vis sur les territoires de l’ennemi, moi. Je ne passe pas mes journées assis entre quatre murs, moi. Et surtout, je ne passe pas mon temps à terrifier des adolescents en les envoyant se battre à ma place !
— Les terriens sont… commença Olaste.
— Que voudrais-tu que nous fassions ? s’emporta Félimon, rouge de fureur. Que nous rejoignions le front ? Que nous combattions, comme la dernière fois ? Et que crois-tu qu’il se passerait ? Je vais te le dire, moi ! La même chose ! Encore et toujours la même chose ! Elle va de nouveau intervenir, et nous serons enfermés ici, tous les cinq ! Nous n’aurons gagné que son courroux !
Amys crispa les poings sur les accoudoirs de son fauteuil, la respiration forte et la mâchoire contractée. Il tenta de se calmer, et de parler sur un ton posé, ce qu’il ne parvint à faire que très difficilement.
— Si nous la contrarions, c’est elle-même qui risque de mettre un terme à notre existence.
— Que proposes-tu alors ? s’enquit précipitamment Ersène, sentant que son confrère du Feu allait exploser.
— Nous devons lui parler, tenter de la raisonner. Peut-être même qu’elle voudra se joindre à nous.
Félimon éclata d’un rire sinistre.
— Mais mon pauvre ami, tu n’as rien compris du tout. Jamais, comprends-moi bien, jamais, elle ne voudra s’impliquer. Pour elle, nous ne sommes que des sujets d’étude, nous la distrayons de temps à autre, mais cela s’arrête là.
— Cela vaut la peine d’essayer, se défendit le passeur. Nous ne pouvons abandonner avant d’être certains d’avoir abattu toutes les cartes en notre possession.
— Comme tu voudras, soupira Olaste. Si cela peut te faire plaisir, va donc la voir. Mais ne reviens pas nous rendre compte après cela, nous connaissons déjà la réponse.
— Si la réponse est négative, reprit Amys d’une voix forte, je reviendrai, autant que je le désire. Car je n’aurai plus aucune raison d’obéir à un être qui laisse périr ses sujets.
— Tu connais la sentence, fit remarquer Ersène, elle te bannira.
— Eh bien qu’elle le fasse ! s’emporta Amys, et je quitterai le navire, j’ai bien trop longtemps servi sous ses ordres pour le supporter plus longtemps !
— Elle t’en empêchera… murmura Olaste.
Mais le passeur avait disparu, laissant les quatre maîtres du pouvoir seuls dans la pièce.
 

                                          *
 

— Je n’arrive pas à croire que Natacha soit vivante, murmura Mathieu, en parvenant en haut des marches. Tu es sûre que c’est ce qu’elle t’a dit ?
— Evidemment, haleta Gabrielle, essoufflée par l’ascension.
Une joie sans nom recouvrait les traits du jeune homme, à laquelle se mêlait la stupeur ressentie en entendant la nouvelle. Gabrielle fit écho à cette joie communicative, un sourire rayonnant se peignant sur ses lèvres.
— Et où est-elle ? s’enquit le jeune homme.
— Je l’ignore. Mais nous la retrouverons sans doute bientôt. Je ne sais pas ce que nous devons faire pour ça, j’ai filé quand elle m’a dit que quelqu’un t’avait rejoint. J’ai eu peur qu’il ne t’arrive quelque chose…
— Je suis décidément un bien piètre éclaireur, soupira Mathieu. Enfin, je suppose que pour le moment nous n’avons pas d’autre choix que de rester ici, en attendant un autre signe.
— Un signe ? releva Gabrielle en haussant un sourcil.
— Tu crois que tout ce qui est arrivé jusqu’à présent n’est dû qu’au hasard ? William qui renie son allégeance pour nous aider, l’aide inespérée de la Doyenne, son apparition à la source… Sans compter les décisions que tu prends sans réfléchir. Quelque chose nous guide, ou même quelqu’un…
— La Doyenne ?
— C’est possible. Elle m’a l’air plus impliquée dans les péripéties du royaume que ce qu’elle veut bien faire croire.
— Alors… Qu’est-ce que tu proposes en attendant le prochain… signe ? On reste là et on obéit bien sagement aux professeurs ?
Mathieu acquiesça silencieusement, tandis que les deux compagnons débouchaient sur un long couloir, qui s’étendait de part et d’autre sur toute la longueur de l’aile du bâtiment.
— Si j’ai bien compris ce qu’elle m’a dit, ça devrait être après le tournant, dit Mathieu en prenant à gauche.
— C’est quel numéro déjà ?
— Deux mille huit cent soixante-sept… Voyons voir… Deux mille huit cent soixante-treize… soixante et onze… soixante-neuf… voilà c’est là. Tu viens jeter un œil et ensuite on va à la recherche de la tienne ?
— Ça marche.
Mathieu voulut ouvrir la porte, mais s’interrompit aussitôt.
— Il va y avoir un problème… Comment je suis censé ouvrir ?
Gabrielle remarqua alors avec stupéfaction que la porte ne comprenait pas de poignée. En observant celles des autres chambres, il s’avéra qu’elles non plus n’en possédaient pas.
— Essaie en poussant, suggéra-t-elle.
Le jeune homme s’exécuta, mais la porte refusa de céder.
— C’est malin, grommela Mathieu. Et évidemment, ce ne serait pas venu à l’esprit du professeur de nous avertir de ce petit inconvénient…
— L’hôtesse de l’accueil ne nous a rien dit non plus, fit remarquer Gabrielle.
— Alors quoi, nous sommes stupides, c’est ça ? interrogea Mathieu, agacé.
Il soupira, exaspéré.
— Ça commence à me barber cette histoire, on ne nous explique toujours que la moitié des choses… On aura l’air complètement idiot en redescendant toutes ces marches pour demander comment on ouvre une porte !
— Attends, calme-toi, nous n’aurons pas à redescendre.
Avisant une jeune femme qui passait dans le couloir, elle l’apostropha.
— S’il vous plaît ! Comment ouvre-t-on la porte ?
— Vous êtes nouveaux ? répondit la femme en riant. Ne vous inquiétez pas, ça arrive à tout le monde. La première fois que tu rentres dans la chambre il faut donner ton prénom, pour l’identification. Pour les prochaines fois ce ne sera plus nécessaire.
Mathieu la remercia, et la jeune femme s’éloigna en souriant.
— Bon alors heu… Mathieu… murmura le jeune éclaireur en direction de la porte.
Puis les deux compagnons entendirent un déclic, et la porte s’entrebâilla. Mathieu laissa passer Gabrielle avant lui, et il referma derrière eux.
— Woah ! C’est une chambre de luxe… J’espère que la mienne est aussi belle.
Gabrielle resta ébahie devant la suite de son ami. Elle était magnifique. Très spacieuse, elle comportait un lit double, une véranda, et plusieurs pièces adjacentes. Au centre de la pièce un petit arbre poussait dans un bassin d’eau claire, et des bambous avaient été disposés à plusieurs endroits de la chambre. Le ton dominant de la pièce était le blanc, incroyablement bien assorti au vert de la végétation. Ce côté nature de la décoration donnait un charme certain à la pièce.
Gabrielle s’avança sur le plancher de bois sombre et alla ouvrir la véranda. De là, la vue était magnifique. En arrière plan, elle pouvait apercevoir des chaînes de montagnes, prenant une teinte violette sous le soleil couchant, et une forêt d’arbres colorés par les fruits qu’ils portaient. Elle remarqua que la cascade qu’elle avait aperçue à l’entrée de Guilhem se jetait dans un lac, qui mouillait une bonne partie du pied de la montagne. Une colonie d’elstars avait fait son nid dans la paroi rocheuse. Elle les regarda un instant avec ravissement. Ce monde était absolument merveilleux.
— Je vais trouver ma chambre, annonça-t-elle en se dirigeant vers la sortie, tu m’accompagnes ?
— J’arrive.
Le jeune homme se releva du lit sur lequel il s’était jeté, et suivit son amie. Cinq étages plus haut, Gabrielle entra à son tour dans sa chambre. Elle constata avec contentement qu’elle était en tous points semblable à celle de Mathieu. La vue y était différente car elle ne suivait pas la même orientation au soleil, mais elle était tout de même magnifique. C’est alors seulement que Gabrielle remarqua les murs d’enceinte de la ville. De loin, ils semblaient presque invisibles.
— J’ai faim ! s’exclama-t-elle soudain. Tu crois que le réfectoire est ouvert ?
— D’après les dires du professeur, il devrait...
— Alors allons manger ! reprit la jeune fille en entraînant son ami en dehors de la chambre. Je ne veux pas qu’à son retour Natacha me reproche de t’avoir laissé perdre du poids.
— Tu me trouves maigre ? s’enquit Mathieu avec un léger sourire moqueur.
— Toi, ça fait un bout de temps que tu ne t’es pas regardé dans une glace, se contenta de répondre Gabrielle en passant la porte. Pareil pour le bain… Finalement ce ne serait pas une mauvaise chose de rester un peu de temps dans cette ville.
— Pardon d’être si franc, mais tu ne sens pas très bon non plus, fit remarquer le jeune homme avec un air taquin.
Gabrielle feignit de s’offusquer, et bouscula gentiment son compagnon, qui ne se priva pas de riposter en riant.
 

Le réfectoire se trouvait au rez-de-chaussée, en arrière du hall d’accueil. Il s’agissait d’une vaste pièce soutenue par de nombreux piliers, amplement fournie en tables et chaises, dont les coins étaient consacrés au buffet. Les derniers jours avaient été épuisants pour les deux compagnons, mais leur fatigue sembla momentanément s’envoler face à un tel festin. Il y avait de tout, légumes froids, chauds, poissons, viandes, fromages, pains divers et fruits en tous genres. Sans compter les desserts, à la crème, au sucre, au chocolat, avec de la gelée, il y en avait pour tous les goûts, et toutes les couleurs. De quoi remplir un menu très varié, et pas forcément équilibré.
Si une telle diversité de mets parut plaire aux jeunes gens, ils se montrèrent très surpris en découvrant que des chairs animales étaient proposées en dégustation.
— Je crois que les règles ne sont pas tout à fait les mêmes ici et à Yoji… fit remarquer Gabrielle.
Il n’y avait presque personne dans le réfectoire, et les deux compagnons purent manger dans le calme, assis à une petite table ronde. Gabrielle gardait le silence, un pli soucieux lui barrant le front. Son récent engouement venait de retomber, face à la réalité de leur situation.
— Tu t’inquiètes à propos de ce que les professeurs nous ont demandé ? s’enquit Mathieu, enfournant avec délice une grande fourchetée de poisson.
— Un peu, soupira la jeune fille. C’est complètement insensé. Nous n’avons pas notre place dans une bataille d’adultes. Je ne comprends pas ce qui leur passe par la tête. Ce n’est pas comme si nous étions réellement puissants…
— Je pense qu’ils sont au bord du désespoir. Que nous nous battions ou non n’aura aucune incidence sur l’issue de la guerre, mais ils sont prêts à tout pour tenter de remporter la victoire.
— Alors pourquoi n’y vont-ils pas eux-mêmes ? s’insurgea Gabrielle. Avec la reine, ils sont les cinq dernières personnes suffisamment puissantes pour se battre aux côtés des autres créateurs, alors pourquoi est-ce qu’ils n’agissent pas ? Parfois j’ai l’impression de me faire totalement manipuler !
— Je l’ignore, ils doivent certainement avoir leurs raisons…
— Quelles raisons ? le coupa Gabrielle. Que peut-il y avoir de plus important à leurs yeux que la sauvegarde de leur monde ? S’ils sont réellement inquiets quant à l’issue de la guerre, qu’ils aillent donc se battre !
— C’est vrai, finit par dire Mathieu avec un air sombre. Je ne comprends pas plus que toi. Et ce ne sont pas les seuls à agir étrangement. Je n’y avais pas prêté attention au début, mais peut-être que tout ceci est lié. Souviens-toi d’Amys, le premier jour il a été foudroyé, puis tu l’as embroché. Il s’en est sorti sans aucune égratignure. N’importe quel créateur aurait été blessé, mais pas lui. Tout ceci ne tourne pas rond.
— Peut-être est-il très résistant, hasarda Gabrielle.
— Je ne pense pas, il doit cacher quelque chose. Et puis son arrivée a déplu à Nexus, pourquoi ? C’est vraiment étrange, ici tout le monde va où il veut. Et cette personne à qui il doit rendre des comptes, qui est-ce ?
— Sûrement la reine, il n’y a personne de plus important qu’elle. C’est donc elle qui tire les ficelles, elle a dû ordonner aux quatre maîtres de ne pas intervenir.
— Mais ce n’est pas elle qui a tenu à nous envoyer combattre, sinon elle nous aurait amenés ici dès le début, plutôt que de tenter de nous retenir, fit remarquer Mathieu, préoccupé.
— Crois-tu qu’elle soit à l’origine de notre téléportation miraculeuse ?
— Je ne pense pas, elle avait d’autres problèmes à gérer.
— Mais alors qui était-ce ?
— Peut-être un des quatre maîtres. S’ils nous attendaient, ils auraient très bien pu intervenir.
— Mais dans ce cas pourquoi ne pas l’avoir fait dès le début ? Et pourquoi ne pas nous avoir rapatriés ? Ça n’a aucun sens.
— La Doyenne alors ?
— Non, je lui ai demandé, et je ne pense pas qu’elle m’ait menti.
— Dans ce cas je ne vois pas, peut-être tout simplement que tu ne t’es pas rendue compte de ton pouvoir.
— Ce n’était pas moi ! contredit Gabrielle. Ça j’en suis certaine.
— Bon, eh bien dans ce cas ce devait être un créateur anonyme qui passait dans le coin. Ce n’est pas la peine de se prendre la tête avec ça pour le moment.
— Tout de même, c’est étrange…
Les deux adolescents se murèrent dans un silence passager, pendant lequel seuls les cliquetis des couverts se firent entendre. Gabrielle finit à grand-peine ce qui restait dans son assiette, tant elle s’était servie abondamment.
— Je vais me coucher, annonça-t-elle après avoir englouti la dernière bouchée, je ne tiens plus.
— Et les desserts ?
— Une autre fois. Je n’en peux vraiment plus, il faut que je dorme.
— Je t’accompagne, annonça Mathieu en se levant.
Gabrielle repoussa sa chaise tout en étouffant un bâillement, les yeux tirés par la fatigue. Ses jambes pouvaient tout juste la porter, et elle regretta sincèrement que sa chambre fût située si haut.
A peine les deux compagnons s’étaient-ils levés que les couverts disparurent d’eux-mêmes, sous le regard ébahi de Mathieu. Gabrielle, quant à elle, avait l’esprit trop embué pour y prêter une quelconque attention.
Le jeune éclaireur la raccompagna jusqu’à sa chambre, et dut l’aider à gravir les dernières marches, tant elle était affaiblie. C’est à peine si elle se rendit compte que Mathieu l’allongeait sur le lit lorsqu’elle s’endormit.
Le jeune homme rabattit la couverture sur elle, resta là quelque temps à la contempler avec un sourire mystérieux, et regagna sa propre chambre. Il s’endormit en peu de temps, tout aussi épuisé.


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MessagePosté le: Aujourd’hui à 16:48 (2017)    Sujet du message: Premiers chapitres

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